Voilà, c’est fait, j’ai plongé dans le grand bain. Sans pince nez ni brassards.
Cela fait deux mois maintenant que je suis médecin généraliste remplaçant. A la campagne et tout, un médecin comme était mon docteur à moi de quand j’étais petit!
Mais qu’il paraît grand le bassin quand on y est seul, sans coéquipier, sans coach ni maître nageur pour nous entourer!
Qu’il est confortable de travailler sous la responsabilité d’un "chef", épaulé par des infirmières, des co-internes, des spécialistes de tout genre à proximité quand on est à l’hôpital! Utile pour le travail, enrichissant tant sur le plan professionnel que personnel, relations confraternelles et/ou amicales, le travail en "groupe" a du bon (et parfois du moins bon, d’accord…).
Que c’est plaisant au cours du stage chez le praticien d’être assis à coté du médecin, au départ, de le regarder faire, en se disant au cours d’une consultation sur deux (parfois une consultation sur une!) "Mon Dieu qu’aurais-je fait dans ce cas là?" et de voir le prat’ exercer son métier, expliquer sa démarche, en se nourrissant de chaque information transmise! (private joke: non je ne parle pas de toi @matt_calafiore en parlant de Dieu).
Que c’est rassurant de sentir la présence bienveillante de ce même maître de stage lors des premières consultations que l’on mène, dans cet étrange trialogue (un dialogue à trois quoi!) où en posant une question au patient en le regardant dans les yeux, on le voit regarder le maître de stage à côté de soi. Les questions hésitantes que l’on pose que le MDS précise, les réponses qu’on ne sait donner qu’il apporte au patient (à ce titre j’adorais les réponses que faisait mon MDS, en mêlant l’information au patient et la formation à l’interne, l’air de rien… Je l’adore ce médecin!)
Puis un jour "Plouf", on se jette, mi excité mi angoissé, dans le grand bain de la médecine générale, seul dans son slip de bain, face aux patients, face à ses insuffisances aussi, les problèmes rencontrés étant pour certains à 1000 lieues de ceux rencontrés auparavant! (à noter que je n’ai pas fait de stage ambulatoire dit SASPAS, ni remplacements pendant l’internat, un peu par choix, un peu par impossibilité).
Ces premiers remplacements ont été l’occasion de voir différentes façons de travailler: en groupe / seul, informatisé / dossiers papiers, secrétariat ou non, de 20 à 50 patients par jour. Ca permet de se faire une idée sur ce qu’on aimerait comme exercice plus tard, et ce qu’on aimerait pas!
Ca m’a permis aussi de vivre des situations parfois cocasses:
Je comprends pas, le lecteur de carte vitale a marché jusque là! [bruit] Ah là c’est tout le logiciel qui bloque [bruit] CTRL+ALT+SUPPR… Rien… CTRL+ALT+SUPPR… Rien. "Allo Dr Remplacé? Ca déconne l’informatique" - "Ah bordel de p*** de m*** de logiciel de b*** débranche moi tout ce m***" Ah oui c’est reparti!
"Allo Mr Untel? votre rue n’est pas dans mon GPS. Dites moi où je dois aller après le pont?" – "A droite, puis c’est la dernière maison sur la droite 500 mètres plus loin" – "Allo j’ai fait comme vous m’aviez dit je suis devant le cimetière" – "Mais non! A droite après le pont puis…" Il m’a répété 4 fois la même explication, mais c’était à GAUCHE après le pont, 20 minutes de perdues!
En examinant une enfant, amenée par le grand père, qui manifestement n’avait qu’une rhino : " J’espère que c’est rien, les parents sont contre les médicaments, je n’ai pas dit que je venais vous voir" Ouf, une rhino… "Mais au fait, on va quand même le dire aux parents hein?!"
Arrivant en visite pour "fatigue intense, antécedent de cancer du col de l’utérus" : "Bonjour, Madame Asthénie est là?" – "Cest ma mère, je vais la chercher, elle est dans ses box à soigner ses chevaux depuis tôt ce matin" Bien bien bien.
Patiente qui sort deux ordonnances et deux cartes vitales : "Voilà, c’est juste pour renouveler mes médicaments et ceux de mon mari" Je regarde l’ordonnance : traitement neurologique et cardio vasculaire lourd. "Mais madame, ce n’est pas possible, je dois le voir!" – "Ah bon?" Avec ceci ce sera tout?
"Le pharmacien m’a dit de vous demander une ordonnance pour le vaccin homéopathique contre la grippe" (J’ai pensé très fort à @docdu16) Oui mais non.
"Docteur, là il me faut un traitement de cheval" – "dommage que je ne sois pas vétérinaire!" On a ri puis on a convenu que n’étant qu’un homo sapiens sapiens un traitement par paracetamol et serum physiologique lui serait suffisant.
"Bonjour docteur, je viens pour faire ma saignée" Diantre, je m’en vais de ce pas vous extraire ces mauvaises humeurs! (N’empêche que loin de tout, ça évite des kilomètres au patients, et ça laisse du temps pour causer)
Mais aussi et surtout il y a eu des dizaines de mamans rassurées par un diagnostic bénin, de la prévention, de l’éducation, des discussions autour du dépistage de certaines maladies après 50 ans, des patients en rémission de cancer qui arrivent avec des nouvelles rassurantes de spécialistes d’organe ou de radiologues.
Et aussi des débats animés avec certains patients réticents à des prises en charges nécessaires ou à une hospitalisation (ce sera l’objet d’un futur billet je pense), des soutiens psychologiques à des patients qui n’ont plus que leur médecin pour parler, des suivis de maladies professionnelles (les fameuses tendinopathies de coiffe, épicondylites, lombalgies…) avec des patients abîmés par le travail qui alternent travail et arrêt quand le corps ne suit plus (en particulier les patients de plus de 55 ans, qui craignent d’être déclarés inaptes et licenciés).
Sans oublier la famille, le soir de noel à 18 heures, qui vient pour la petite de 3 semaines qui a presque 39° de température. Papa et maman sont endimanchés, les 2 grands enfants ne parlent que du Père Noel qui va arriver… La douche froide quand il a fallu leur expliquer d’aller aux urgences "blablabla prise de sang blablabla plus prudent blablabla sûrement rien blablabla mais on doit être sûrs"
Voilà, après quelques remous me voici lancé dans ce beau métier, avec autant d’envie qu’il y a 10 ans quand j’ai commencé médecine. Avec de l’amour et de l’enthousiasme, pour ma discipline et les patients. En espérant que je garderai longtemps la flamme.
Pour continuer dans le monde des Bisounours, lisez les derniers billets de Docteur Gécé, Borée et Doc Bulle!